Le jugement de Renart à la cour du roi Noble, le texte.

Perrot, qui mit son talent et son art Perrot, qui son engin et s’art

à raconter en vers les exploits de Renart Mist en vers fere de Renart

et d’Ysengrin son cher compère, Et d’Ysengrin son chier compere,

a délaissé le meilleur de l’histoire, Lessa le miex de sa matere,

car il a oublié le procès Qar il en oublia les plez

et le jugement qui fut fait Et le jugement qui fu fez

à la cour de Noble le lion, En la cort Noble le lyon

au sujet de la grande fornication De la grant fornication

dont Renart, en qui tout le mal couve, fut Que Renart fist, qui tot mal cove,

responsable envers dame Hersent la louve .Envers dame Hersent la louve.

Comme le dit l’histoire dès le premier vers, Ce dist l’estoire el premier vers

alors que l’hiver vient juste de passer, Que ja estoit passé yvers

que la rose s’épanouit, Et que la rose espanissoit

que l’aubépine fleurit, Et l’aube espine florissoit,

et que l’Ascension approche, Et que pres ert l’Acension,

sire Noble le lion Que sire Noble le lyon

fait venir toutes les bêtes Toutes les bestes fist venir

dans son palais pour tenir sa cour. En son palés por cort tenir.

Il n’y a pas une seule bête assez hardie Onques n’i ot beste tant ose

qui s’en garderait pour la moindre raison, Qui s’en gardast por nule chose,

et qui ne vienne hâtivement, Qui ne venist hastivement,

à part seulement seigneur Renart, Fors dant Renart tant solement,

le mauvais larron, le fourbe, Le mal larron, le souduiant,

contre qui tous les autres poussent des huées. Que tuit li autre vont huiant ;

Ils l’accusent devant leur roi Et encusent devant lor roi

pour son orgueil et le désarroi qu’il cause. Et son orgoil et son desroi.

Alors, Ysengrin, qui ne l’aime pas, Et Ysengrin, qui pas ne l’ainme,

se plaint avant tous les autres Devant toz les autres se clainme

et dit au roi : « Très cher sire, Et dist au roi : « Biax tres doz sire,

faites-moi justice de l’adultère Car me fai droit de l’avoutire

que Renart a fait subir à mon épouse, Que Renart fist a m’espousee,

dame Hersent, quant il lui a fait l’amour Dame Hersent, quant l’ot amee

dans son repère à Maupertuis, A Malpertuis, a son repere,

et lui fit faire de force, Quant il li fist par force fere,

puis pissa sur tous mes louveteaux ; Et conpissa toz mes loviax ;

ce sont les afflictions qui me font le plus mal. Ce est li deus qui m’est plus max.

Renart a pris date pour justifier Renart prist jor de l’escondire

qu’il n’avait pas commis cet adultère. Qu’il n’avoit fait cel avoutire.

Quand les reliques furent apportées, Quant li saint furent aporté,

je ne sais qui l’a conseillé, Ne sai qui li ot enorté,

mais il s’est aussitôt reculé, Mes qu’il se trest mout tost arriere

puis il est retourné dans sa tanière. » Et se remist en sa tesniere. »

Le roi s’en amuse sans colère, De ce a joie sanz corouz

et dit à toux ceux qui écoutent : Li rois et a dit oiant touz :

« Ysengrin, laissez donc cela, « Ysengrin, lessiez ce ester,

vous ne pouvez rien y gagner, Vos n’i pouez riens conquester,

vous ne faites que rappeler votre honte. Ainz amentevez vostre honte.

Les rois et les comtes sont aussi naïfs, Musart sont li roi et li conte,

et même ceux qui tiennent de grandes cours Et cil qui tiennent les granz cors

deviennent cocus un jour ou l’autre. Deviennent cous, hui est li jors.

Jamais, pour un si petit dommage, Onques de si petit donmage

n’ai-je vu quelqu’un piquer une si grande rage ; Ne vi ge fere si grant rage ;

cette affaire est telle, à mon avis, Tele est cele ovre a escïent

que d’en parler ne vaut rien. » Que li parlers n’i vaut noient. »

Brun l’ours dit alors : « Très cher sire, Dist Bruns li ors : « Biau tres doz sire,

vous pourriez certainement mieux dire. Ja pouez vos assez miex dire.

Ysengrin est-il mort ou prisonnier, pour que, Est Ysengrin ne mort ne pris,

si Renart a mal agi envers lui, Se Renart a vers lui mespris,

il ne puisse pas en tirer vengeance ? Que bien n’en puisse avoir venjance ?

Ysengrin est d’une grande puissance ; Ysengrin est de grant puissance,

si Renart se trouvait près de lui, Se Renart pres de lui manoit

et si la paix ne durait pas, Et por la pes ne remanoit

celle qui a été nouvellement jurée, Qui novelement est juree,

jamais il ne pourrait résister contre lui. Que ja vers lui n’eüst duree.

Mais vous êtes le prince de cette terre, Mes vos estes prince de terre,

instaurez donc la paix dans cette guerre, Si metez pes en ceste guerre,

imposez la paix entre vos barons. Metez pes entre vos barons ;

Ceux qui vous haïssent, nous les haïrons, Qui vos harroiz nos le harrons,

et nous soutiendrons votre parti. Et maintendron de vostre part.

Si Ysengrin se plaint de Renart, S’Isengrins se plaint de Renart,

faites retentir le jugement, Fetes le jugement oïr,

c’est le mieux qui puisse arriver. C’est le miex que puisse veïr ;

Si l’un doit quelque chose à l’autre, qu’il lui rende, Se l’un doit a l’autre, si rende

et qu’il vous paye l’amende pour son méfait. Et du mesfet vos pait l’amende.

Faites chercher Renart à Maupertuis. Mandez Renart a Malpertuis ;

Je le ramènerai si je le trouve, Je l’amarré, se je le truis,

puis nous lui apprendrons les usages de la cour, Puis l’aprendron a cortoier,

si vous voulez bien m’y envoyer. Se vos m’i volez envoier.

- Seigneur Brun, dit Bruyant le taureau, - Sire Brun, dit Bruiant li tors,

maudit soit celui, excepté votre personne, Maldahez ait, sanz vostre cors,

qui un jour conseillera au roi Qui ja conseillera le roi

d’accepter toute réparation pour le désarroi, Qu’il prangne amende de desroi,

la honte, et l’adultère, De la honte, et de l’avoutere

que Renart a fait subir à sa commère. Que Renart fist a sa conmere.

Renart a causé tant de tourments Renart a fait tante moleste

et trompé tant de bêtes, Et conchïee tante beste

que jamais personne ne doit l’aider. Que ja nus ne li doit aidier

Comment Ysengrin doit-il plaider Conment Ysengrin doit plaidier

pour une chose qui est si claire, De chose qui si est aperte

connue et révélée ? Et conneüe et descoverte ?

Pour ma part, je sais, quoi qu’on en dise, De moi sai je, que que nus die,

que si celui qui trompe tout le monde, Se cil qui tot le mont conchie

avait eu ma femme en son pouvoir, Eüst ma fame en sa baillie,

et l’avait prise contre son gré, Contre son gré l’eüst saisie,

jamais Maupertuis ne l’aurait protégé, Ja Malpertuis nel garantist,

ni aucune forteresse qu’il eut fait, Ne forteresce qu’i feïst,

pour que je ne le châtre point, Que ne l’eüsse escoillié

puis le jette dans un bourbier. Et puis en un conpeing jeté.

Hersent, qu’est donc-t-il arrivé à votre cœur ? Hersent, dont vos vint en corage ?

Ce fut certes un très grand dommage, Certes, ce fu mout grant donmage

quand seigneur Renart, ce goujat insensé, Quant dant Renart, cil fox garçons

vous a prise une fois entre les arçons. Vos entra onques es arçons.

-Seigneur Bruyant, dit le blaireau, - Sire Bruiant, dist li tesson,

ce malheur, si nous ne le tempérons pas, Cist max, se nos ne l’abesson

pourra encore beaucoup s’aggraver ; Porra encor assez monter :

car à cause de ceux qui pourraient mal le relater, Qu’a ceus porra le mal conter

mais bien le propager et l’exagérer, Et bien espandre et essaucier

on ne pourrait plus l’apaiser. Qui nel porra pas abessier.

Et puisqu’il n’y a eu ni violence faite, Et puis qu’il n’i ot force fete,

ni porte brisée, ni trêve enfreinte, Ne huis brisié ne trive frete,

si Renart l’a fait par amour, Se Renart le fist par amors,

colères et plaintes ne sont pas appropriées. N’i afiert ire ne clamors.

Il y a longtemps qu’il l’aimait, Pieça que il l’avoit amee ;

et jamais celle-ci ne s’en serait plainte Ja cele ne s’en fust clamee,

s’il lui avait fait l’amour, et je jure sur ma tête Se fait l’eüst; mes par mon chief

qu’Ysengrin a pris tout cela trop gravement. Ysengrin l’a trop pris en grief

En présence du roi et de ses barons, Voiant le roi et son barnage,

Ysengrin doit prendre garde en Gart Ysengrin a son donmage

exposant son dommage.

Si le vase a été abimé Se li vessiax est empiriez

ou mal traité par Renart, Et par Renart mal atiriez

même pour la valeur d’une noisette, Le vaillant d’une nois de codre,

je suis près à lui faire payer. Pres sui que je li face soudre ;

Quand Renart sera venu, Puis que Renart sera venuz,

le jugement sera alors tenu, Le jugement en ert tenuz ;

mais c’est le minimum auquel je consente. Mes c’est del miex que je i sent.

Que le blâme retombe sur dame Hersent. Le blasme soit dame Hersent.

Ah ! Quelle plainte et quel procès, Haï ! quel clamor et quel plet

pour lesquels votre mari vous soumet Vos a li vostres mari fet

au regard de tant de bêtes ! A tantes bestes regarder !

En vérité, on devrait se moquer de vous, Certes, on vos deüst larder,

si l’autre vous appelle “ma chère sœur”, S’il vos apele bele suer ;

et que vous lui portez à chaque fois de l’affection. Se ja mes li portez bon cuer.

Il ne vous craint ni ne vous redoute. » Il ne vos crient ne ne resoingne. »

Hersent rougit, elle a tellement honte Hersent rougist, si ot vergoingne

qu’elle en a tout le poil mouillé de sueur. Que tot le poil li va suant ;

Elle répond alors en soupirant : Lors respondi en soupirant :

« Seigneur Grimbert, je ne peux « Sire Grimbert, je n’en puis mes.

en entendre davantage.

J’aimerais mieux voir la paix J’amasse miex veoir la pes

entre mon seigneur et Renart, Entre mon seignor et Renart,

qui en vérité ne s’est jamais intéressé à moi Voir qui en moi n’ot onques part

d’une telle manière. En tel maniere n’en tel guise

Au point que je suis prête à passer l’épreuve Si que j’en feroie un juïse

de l’eau froide ou du fer chaud. Ou de froide eve ou de fer chaut.

Mais que vaudra ma justification, Mes mon escondire que vaut,

lasse, chétive, malheureuse, Lasse, chaitive, malostrue,

alors que je ne serai jamais crue ? Quant je ja n’en seré creüe ?

Par tous les saints que l’on vénère, Par toz les sainz que l’en aeure

que le Seigneur-Dieu me porte secours, Et se Damediex me seceure,

Renart n’a jamais fait avec moi Onques Renart de moi ne fîst

ce qu’il n’aurait pas plus fait avec sa mère. Que de sa mere ne feïst.

Je ne le dis pas en faveur de seigneur Renart, Por dant Renart ne di ge mie

ni pour améliorer sa situation. Ne por amender sa partie ;

Il m’importe peu ce qu’on fera de lui, Q’autretant m’est que de lui face,

ou qu’on le haïsse maintenant et encore, Ne qui le het ne que le hace,

tout comme le chardon d’âne vous est égal. Con vos est d’un chardon asnin.

Mais je le dis pour Ysengrin Mes je le di por Ysengrin,

qui est tellement jaloux de moi Qui de moi est si tres jalous

qu’il croit toujours être cocu. Que tot jors en cuide estre cous.

Par la foi que je dois à Pinçart mon fils, Foi que je doi Pincart mon fil,

cette année, le premier jour d’avril, Ouen le premier jor d’avril

c’était Pâques, ainsi qu’on le dit, Que Pasques fu, si con on dist,

il y avait un an qu’Ysengrin Ot un an qu’Isengrin me prist.

m’avait prise pour femme.

Nos noces furent si grandes Nos noces furent si plenieres

que nos tanières et nos fossés Que nos fossez et nos lovieres

étaient pleins de bêtes. Furent de bestes issi plainnes,

En toute vérité, c’est avec grand peine Voire certes, que a grant painnes

qu’on aurait trouvé assez de place Peüssent tant voie trover

où une oie aurait pu couver. Ou une oie peüst cover.

Je suis alors devenue son épouse légitime ; La devin ge loial espouse ;

ne me prenez pas pour une menteuse, Ne m’en tenez pas a mentouse,

ni pour une concubine, ni pour une bête folle. N’a soignant, ne a beste fole.

Mais je vais revenir à mon propos ; Or revendré a ma parole ;

qui veuille me croire, me croit donc, Qui me velt croire, si me croie,

et je voudrais bien que chacun m’écoute, Et si voil bien que chascun m’oie ;

jamais, pour toute la foi que Onc, foi que doi sainte Marie,

j’ai envers sainte Marie,

je n’ai livré mon corps à la débauche, Ne fis de mon cors puterie,

ni commis de méfait ou de mauvaises choses Ne mesfet ne malvez afere

que pareillement une nonne ne pourrait faire. » Que une nonne ne puist fere. »

 


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Published in:Et si on parlait littérature ? |on décembre 24th, 2011 |

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